oici les récits donnés par des personnes rescapées
qui ont vécu le drame et qui reconstituent en partie les phases successives
de la tuerie.



Agé de 28 ans, commis boulanger à Oradour, où il était domicilié,
[il] a perdu toute sa famille dans l’incendie et, (...)
de sa demeure située au premier étage d’un immeuble sis au champ de foire,
[il] a été le témoin oculaire des scènes qu’il relate:

«Vers 14 heures, le 10 juin, quatre à cinq automitrailleuses allemandes ont traversé le bourg d’Oradour en empruntant la rue principale Émile-Desourteaux, et venant de la route de Limoges; après avoir atteint l’extrémité nord de l’agglomération, quelques-unes d’entre elles ont fait le trajet inverse et se sont dirigées vers l’église.

Au même instant, des soldats allemands, vêtus de la tenue de campagne de camouflage et qui appartenaient à des formations SS, ont cerné le village, en suivant les champs et les prés environnants.

Aussitôt après, des nombreux habitants d’Oradour se rassemblaient sur le champ de foire, et j’ai appris par la suite qu’ils se conformaient ainsi aux ordres des Allemands qui leur avaient dit que ce rassemblement était rendu nécessaire pour permettre un contrôle de leurs cartes d’identité.

Une demi-heure après l’arrivée des Allemands, six cents personnes environ, comprenant hommes, femmes et enfants, étaient groupées sous la surveillance d’une quarantaine de soldats en armes, qui les fractionnèrent ensuite en deux parties: l’une comprenant les femmes et les enfants, l’autre les hommes.

Le premier groupe, composé de femmes et d’enfants, fut dirigé vers l’église par une dizaine de SS tandis que les hommes s’assirent sur la bordure du trottoir, sur deux rangs.

De 14 heures à 15h30 environ, les fusillades crépitèrent de tous côtés, et j’ai su ultérieurement qu’elles étaient destinées à rassembler dans Oradour les travailleurs des champs.

Vers 15h30, les Allemands firent lever les hommes pour former quatre groupes comprenant chacun une cinquantaine d’hommes, les deux premiers furent dirigés vers la partie haute du bourg et les deux autres vers la partie basse.

En particulier, un groupe fut dirigé vers la grange Laudy, située rue du Cimetière, en contrebas de quelques mètres du champ de foire, et peu d’instant après j’entendis le bruit d'une fusillade.

Aux environs de 16 heures, sept jeunes cyclistes en short qui paraissaient être des touristes étrangers à Oradour, furent conduits sur le champ de foire et gardés par une dizaine de SS; après s’être concertés, ces derniers firent déposer aux touristes leurs bicyclettes et, sous mes yeux, je les vis mitrailler à bout portant les jeunes gens devant la forge Beaulieu qui tombèrent aussitôt sur le sol. (Les bicyclettes, après l’incendie, furent trouvées par les équipes de secours à proximité de l’endroit indiqué par le témoin).

Vers 16h30, les SS firent sortir des étables les animaux [Est-il nécessaire de souligner cet épisode: les femmes et les enfants enfermés dans l'église qui allait être la proie des flammes mais les animaux, dans le même temps, sortis des étables avant leur incendie!] et commencèrent à incendier les maisons; à cet instant, j’ai quitté mon appartement pour me réfugier dans un jardin situé derrière ma maison.

Vers 19 heures, une sentinelle prit sa faction à quelques mètres de moi sans m’apercevoir et resta là jusqu’à
5 heures du matin; elle ne fut pas relevée par la suite. De temps en temps, elle échangeait au cours de la nuit, avec une lampe de poche, des signaux avec une sentinelle voisine.

Les bruits de mitraillades se firent entendre jusqu’à 22 heures.»

(...) [Le texte se poursuit par un autre témoignage]


Née Dumont Marguerite, le 19/12/1897, à Limoges (section de Landouge),
[elle] a perdu dans la tuerie son mari, son fils et ses deux filles:

«Vers 14 heures, le 10 juin, des soldats allemands armés firent irruption dans ma demeure et me sommèrent de rejoindre avec mon mari, mon fils et mes deux filles, le champ de foire; nous exécutâmes immédiatement cet ordre.

De tous côtés affluaient les habitants, puis les enfants des écoles que je vis arriver en groupes; au bout de quelques instants, nous fûmes séparés en deux groupes: l’un contenant les femmes et les enfants, l’autre les hommes.

Avec le premier groupement, dont j’évalue le nombre à 800 environ, je fus dirigée vers l’église, puis enfermée dans cette dernière qui en un instant, fut remplie de femmes et d’enfants. Avec les écoliers, des bambins de tous âges se trouvèrent avec leurs mamans qui avaient poussé dans le lieu saint les voitures d’enfant.

Pendant plus d’une heure, nous demeurâmes enfermées sans connaître le sort qui nous était réservé.

Ensuite, deux jeunes soldats âgés de 20 à 25 ans, pénétrèrent dans l’église et déposèrent en son centre une grande caisse entourée de ficelles; ils y mirent le feu et aussitôt une épaisse fumée se répandit. Des femmes et des enfants commencèrent à tomber sur le sol, notamment dans la nef droite.

Pour éviter l’asphyxie, je me dirigeai vers la porte de la sacristie se trouvant à gauche du maître-autel, et une fois que celle-ci fut ébranlée, puis ouverte sous nos coups, j’entrai avec une trentaine de personnes dans la sacristie. Je m’assis sur les marches de l’escalier et ma fille, qui était également assise à mes côtés fut tuée par une balle provenant de l’extérieur et qui l’atteignit à la gorge. (Sur la façade de l’église, la fenêtre de la sacristie est entourée de points d’impact qui indiquent que des coups de feu ont été tirés de l’extérieur dans la sacristie.)

J’entendis à plusieurs reprises des bruits de mitraillade dans l’église. (De nombreuses douilles de cartouches furent trouvées dans l’église, ainsi que des points d’impact, notamment dans la première chapelle de la nef droite, où fut découvert le charnier.)

Je vis ensuite les Allemands jeter des chaises et des fagots sur les corps qui jonchaient le sol dans la nef droite, à proximité de la petite porte de sortie, et y mettre le feu. (C’est dans cette partie de l’église que s’étendait un grand charnier constitué par des cendres d’os, des lambeaux de chair calcinée, des ossements; d’après les alliances, les bijoux et garnitures métalliques répandus en quantité importante dans le charnier, on peut estimer à quelques centaines le nombre des victimes qui trouvèrent la mort à cet endroit).

Quelques instants après, les Allemands se dirigèrent vers la sacristie et nous mitraillèrent à bout portant. (Dans cette salle, dont le plancher s’est effondré sous l’action du feu, une trentaine de cadavres calcinés furent extraits des décombres par les équipes de déblaiement).

Je fermai les yeux, je ne fis aucun mouvement afin de donner l’illusion de la mort et je ne fus pas atteinte par les balles. Dès que les soldats furent partis, je gagnai le chœur de l’église: là, avisant un escabeau situé derrière le maître-autel, je pus, grâce à lui, atteindre la fenêtre centrale de l’abside, dont le grillage était en partie enlevé et je me laissai tomber sur le sol d’une hauteur de trois mètres environ sans m’occasionner de blessure.

Une jeune maman qui se trouvait encore dans l’église m’aperçut et me cria de saisir son bébé: elle le jeta par la fenêtre que je venais de franchir, mais je ne pus l’atteindre; elle-même se jeta ensuite sur le sol.

Les bruits de nos voix attirèrent l’attention des soldats allemands qui tirèrent sur nous; j’avais précédé la jeune femme et je courais en passant derrière le presbytère dans un jardin semé de petits pois, situé en contrebas de l’église, lorsque je fus atteinte par quelques balles. Sans un cri, je me laissai tomber sur le sol et je restai là jusqu’au lendemain ver 17 heures, heure à laquelle il me fut possible d’appeler du secours.» (La maman et le jeune bébé sont tombés sous les balles; en effet, le cadavre du jeune bébé a été découvert à proximité de l’édicule situé dans un jardin à droite et à quelques mètres de l’église; il gisait la face contre terre, le crâne scalpé et ses jambes dévorées par des animaux, mais son tronc était intact. Il s’agissait du jeune Yvernaud, âgé de neuf mois. Le cadavre de sa mère a été découvert également dans le même jardin; elle a été enterrée par les Allemands, sous une légère couche de terre, son corps était intact, mais sa tête était broyée).

(...) [Le texte se poursuit par d'autres témoignages]


Ancien directeur des «Nouvelles Galeries» à Limoges,
résidant 9, avenue du Maréchal-Pétain, [il] se trouvait le samedi 10 juin,
en compagnie de sa femme, dans le tramway
qui fut arrêté par les Allemands aux abords d’Oradour-sur-Glane.

«Je me rendais en compagnie de ma femme,
à Oradour-sur-Glane par le tramway départemental qui, ce jour-là, avait quitté Limoges dans les environs de
18 heures.

Après la station de Veyrac, où on avait appris que de graves incidents se passaient à Oradour, le tramway, qui avait continué sa marche, stoppa à l’embranchement de la route de Saint-Victurnien, à 200 mètres environ d'Oradour. Il devait être 19h30.

De chaque côté de la route, des mitrailleuses servies par des soldats allemands étaient en batterie. Un Allemand qui paraissait agir en qualité d’interprète, s’approcha du convoi et donna l’ordre aux voyageurs de rester dans les voitures sans descendre.

A ce moment, la ferme de M. Juge, située sur la route du Puy, ainsi que d’autres maisons brûlaient, mais la villa Le Verrine, qui est située à 20 mètres de la route, était encore intacte. Nous vîmes alors des grenadiers entrer dans cet immeuble, puis en ressortir. Quelques minutes ne s’étaient pas écoulées qu’une épaisse fumée bleue s’éleva, suivie de longues flammes qui embrasaient bientôt la façade et le toit.

Une heure s’écoula, puis je remarquai qu’un Allemand se détachait à bicyclette pour demander vraisemblablement des instructions, car à son retour, il pria tous les voyageurs qui se rendaient à Oradour de descendre. Je me gardai de faire connaître ma destination et restai dans le tramway avec ma femme.

Une vingtaine de personnes ayant obtempéré à l’ordre qui leur avait été donné furent aussitôt encadrées, puis conduites à droite, par la route du Mas-du-Puy. Les ayant perdues de vue, j’ai ignoré pendant toute la durée de notre séjour ce qu’elles étaient devenues.

Une demi-heure après ce départ, un Allemand qui parlait très correctement le français, monta dans la voiture, vérifia ma carte d’identité, celles de tous les autres hommes, mais s’abstint de regarder celles des femmes.

Cette vérification terminée, l’ordre fut donné au conducteur de refouler son train et nous partîmes en reculant jusqu’à Veyrac. Nous étions de retour à Limoges à 23 heures.»

(...) [Suivent deux déclarations]