es déclarations recueillies ci-dessus, des témoins entendus et des constatations matérielles faites, il résulte que la tuerie d’Oradour s’est déroulée
dans les circonstances suivantes:

Le 10 juin, vers 14 heures, une formation de SS en tenue de campagne (vareuses de camouflage), montée sur camions et automitrailleuses, arriva dans le bourg d’Oradour, venant de la route de Limoges.

Des automitrailleuses au nombre de quatre ou cinq longèrent le bourg en suivant la route principale Émile-Desourteaux, et s’arrêtèrent à son extrémité nord; aussitôt après, une partie de ces engins redescendit vers l’église. Pendant ce temps, des SS déployés en tirailleurs, cernaient le bourg à une distance de 1 kilomètre environ de ce dernier, à travers champs, et intimaient l’ordre aux personnes qu’ils rencontraient de regagner le bourg.

Les habitants qui ne se conformèrent pas à cette injonction et qui essayèrent de prendre la fuite furent abattus, et une quinzaine de corps furent retrouvés quelques jours plus tard par les équipes de secours, enterrés isolément par les Allemands dans les champs; ces cadavres, qui n’avaient pas été calcinés, portaient uniquement des blessures occasionnées par balles.

En particulier, sur la route des Bordes qui vient rejoindre le bourg à hauteur de l’église, des SS fusillèrent sans sommation les personnes qu’ils aperçurent; quatre cadavres furent trouvés sur cette route, enterrés dans les mêmes conditions que ceux signalés ci-dessus.

On cite en particulier le cas de M. Foussat André, né le 24 octobre 1905 à Oradour, marié, père d’un enfant, minotier et membre de la municipalité de la commune précitée, qui fut abattu dans les circonstances suivantes: avisé par ses voisins de la présence des Allemands à Oradour, M. Foussat, qui se trouvait sur la route des Bordes à un endroit assez éloigné du bourg, tint cependant à regagner ce dernier en dépit des conseils de prudence qui lui furent prodigués; il répliqua à ses voisins qu’étant membre de la municipalité, que, de plus, ayant la conscience tranquille, il ne pouvait rien lui arriver de fâcheux. Il partit donc avec sa bicyclette en direction d’Oradour et, apercevant à quelque distance des soldats allemands, il agita son mouchoir pour leur faire comprendre qu’il désirait parlementer avec eux; aussitôt, il fut atteint par une rafale de balles et son cadavre fut trouvé quelques jours plus tard.

Tandis que, à l’extrémité du bourg les SS faisaient rentrer dans celui-ci les personnes dispersées, d’autres militaires en armes obligèrent la population à se rassembler sur le champ de foire, en poussant devant eux les personnes qui se trouvaient dans la rue et faisant sortir de leur demeure les gens qui s’y trouvaient.

Au début de ces opérations de ramassage, des personnes assurent que les Allemands se présentèrent au domicile du maire, le Dr Paul Desourtaux, et l’invitèrent à leur faire connaître les endroits où étaient déposées éventuellement des armes; le maire ayant répondu qu’il n’en existait pas à sa connaissance, les SS lui auraient demandé de désigner trente otages; il aurait alors refusé et se serait offert lui-même ainsi que sa famille en tant qu’otages.

Il fut abattu l’un des premiers à proximité du champ de foire, et son cadavre a été découvert enfoui le premier dans une fosse creusée par les Allemands derrière le chais Denis, situé rue Desourteaux (cf. croquis) [Ce dernier ne figure pas dans l'édition originale] et qui contenait quarante cadavres calcinés. Dans la poche de son veston, son portefeuille qui fut préservé des flammes était troué en deux endroits par des balles.

Le rassemblement sur le champ de foire semble avoir eu lieu de 14h15
à 15 heures; il est à noter que la population se plia docilement à cette mesure,
car la plupart des habitants n’eurent pas conscience du sort qui leur était réservé.

Sept cents personnes environ furent ainsi groupées et comprenaient approximativement deux cents hommes, cinq cents femmes et enfants dont deux cent cinquante élèves des écoles qui furent pris dans leurs salles de classe. Les Allemands séparèrent ensuite en deux fractions: les hommes, d’une part, et les femmes et les enfants, d’autre part.

Un interprète allemand demanda aux habitants s’ils possédaient des armes;
leur réponse fut négative.

Pendant un certain temps, des fouilles furent entreprises dans les maisons.

Ensuite et vraisemblablement vers 15 heures, les femmes et les enfants, escortés par une dizaine d’Allemands, furent conduits vers l’église, où ils restèrent enfermés près d’une heure sans être fixés sur leur sort. Là, se trouvaient des femmes et des enfants de tous âges qui ignoraient encore le danger qu’ils couraient.

Vers 16 heures, deux soldats allemands pénétrèrent dans l’église et déposèrent en son milieu une grosse caisse; ils y mirent le feu et aussitôt une épaisse fumée se dégagea. Sous son effet, des femmes et des enfants commencèrent à tomber sur le sol. Quelques instants plus tard, des fagots et les chaises de l’église furent jetés sur les corps des victimes, enflammés, et les cadavres furent calcinés.

Il est à noter qu’une trentaine de personnes, dont Mme Raufanche réussirent à gagner la sacristie après avoir défoncé la porte faisant communiquer cette salle avec l’église, après le dépôt de l’engin asphyxiant; ces personnes qui échappèrent ainsi à la mort furent abattues quelques instants plus tard par les SS qui pénétrèrent dans l’église et qui les mitraillèrent à bout portant à l’exception de Mme Raufanche.

Leurs cadavres furent découverts par les équipes de déblaiement, gisant sous les décombres constitués par des plâtras provenant de la chute du plancher et des escaliers de la sacristie provoquée par l’incendie. Les corps étaient calcinés et cependant certains purent être reconnus par leur famille.

Tandis que ces événements se déroulaient dans l’église après le départ des femmes et des enfants, les hommes, sur l’ordre des Allemands, se rangèrent en colonne par trois sur le champ de foire et firent face ensuite au mur. Après s’être assis et être restés dans cette position pendant un certain temps, ils furent dénombrés par les Allemands, qui formèrent quatre à cinq groupes comprenant trente hommes environ; les groupes escortés par des SS furent conduits dans les granges Senon, rue du Cimetière, Milord, rue Emile-Desourteaux, dans les garages Desourteaux, Denis et dans la remise Beaulieu, situés dans cette dernière rue.

Une forte détonation paraissant provenir d’une grenade se fit entendre vers
16 heures et marqua le commencement des mitraillades et des exécutions qui durent être concomitantes dans ces granges et dans l’église.

Les hommes, après être rentrés dans les fermes et garages, furent poussés contre les murs faisant face aux portes d’entrée et furent abattus par les armes automatiques. Lorsque tous les corps jonchèrent le sol, les SS achevèrent ceux d’entre eux qui bougeaient encore et, ensuite, jetèrent sur eux des fagots et du foin et y mirent le feu.

Ensuite, méthodiquement, ils allumèrent des foyers d’incendie dans toutes les maisons du bourg dont aucune ne fut épargnée, après avoir fait sortir des étables les animaux qui s’y trouvaient.

L’incendie se propagea et tout le bourg fut en flammes. Jusqu’à 22 heures, les mitraillades retentirent et elles étaient dirigées sans doute contre toutes les personnes qui étaient restées cachées dans leur demeure pendant le ramassage et que le feu faisait fuir.

En particulier, sept jeunes touristes à bicyclette qui avaient été arrêtés après les départs des hommes vers les granges, furent mitraillés à bout portant et leurs bicyclettes furent retrouvées par les équipes de déblaiement.

Les Allemands, après 22 heures, laissèrent des sentinelles en faction jusqu’à
5 heures du matin autour du bourg; une partie d’entre eux se rendirent en camions à Nieul où ils fêtèrent leurs exploits, tandis que les autres sablèrent le champagne dans une maison du bourg qu’ils avaient épargnée, mais qu’ils brûlèrent par la suite.

Ils quittèrent Oradour le lendemain matin vers 10 heures, mais ils revinrent dans la matinée du lundi 12 juin, pour essayer de faire disparaître les traces trop flagrantes de leur tuerie. Ainsi, ils enterrèrent les cadavres non calcinés des personnes qu’ils avaient abattues dans les champs, nettoyèrent l’église et creusèrent des fosses où ils enfouirent tous les cadavres qui n’étaient pas entièrement carbonisés.

(...)

[Le texte se poursuit par une description des traces du massacre dans l'église, les granges et les garages]


Le nombre des victimes paraît s’élever au minimum à 800 personnes; en effet, la population du bourg atteignait déjà ce chiffre, et il y faut ajouter un certain nombre de personnes venues des hameaux voisins qui vinrent à Oradour prendre part aux distributions de viande et de tabac, ainsi que les enfants habitant ces hameaux et qui se trouvaient à l’école du bourg.

D’autre part, quelques parents de ces élèves, ayant vu l’incendie, quittèrent les hameaux pour se précipiter à Oradour, avec l’autorisation des Allemands, mais on ne les revit plus; ils viennent donc grossir la liste des victimes, avec une trentaine de personnes arrivées de Limoges pour assurer leur ravitaillement.

Il semble qu’il y ait approximativement 550 hommes et femmes qui trouvèrent la mort à Oradour.

Les enfants furent relativement nombreux en raison des séances de vaccination qui se déroulaient ce jour-là. Il y avait 158 élèves des écoles, 60 enfants réfugiés de Paris, 40 enfants de l’école lorraine, soit 258 enfants auxquels il y a lieu d’ajouter une trentaine de bébés, qui tous, à l’exception de quelques rares cas, trouvèrent la mort dans l’église.

Les Allemands qui participèrent à ces exécutions appartenaient aux formations de SS; d’après les renseignements obtenus, il semble que leur effectif ait été équivalent à celui d’une compagnie.

Ils étaient régulièrement encadrés par des officiers, comme l’attestent plusieurs témoins, en particulier les personnes qui se trouvaient dans le tram arrêté par les Allemands.

D’autre part, les exécutions paraissent avoir été préméditées et organisées suivant un plan qui fut strictement suivi.

(…)

Les ordres, d’après l’avis de plusieurs témoins, étaient transmis notamment par des séries de coups de sifflet et par un haut-parleur.

Enfin, les personnes qui furent arrêtées à leur descente du tram furent conduites auprès d’un officier qui prit la décision de les libérer; ce fait montre que les SS n’avaient pas le droit d’exécuter les personnes, sans un ordre préalable de leur chef.

Au sujet des motifs qui ont déterminé ces sanglantes représailles, on ne peut qu’émettre des hypothèses. Il paraît certain tout d’abord qu’aucun acte répréhensible n’a été commis dans le bourg d’Oradour à l’égard des autorités occupantes.

Néanmoins, d’après le témoignage de M. Sage, sa femme, qui a reçu les confidences d’un soldat allemand, a rapporté que les SS auraient voulu venger l’assassinat d’un officier supérieur allemand commis dans la région par les «terroristes».

Ce motif expliquerait assez l’état de surexcitation dans lequel paraissaient plongés les SS, ce qui est apparu aux yeux de nombreux témoins.

Cependant, la nouvelle du meurtre d’un officier supérieur à Oradour n’a pas été connue.

Il a été signalé, néanmoins, l’arrestation dans l’après-midi, le 9 juin dernier, d’un officier et de trois militaires allemands, opérée par les «hors la loi», à Nieul. Deux de ces militaires auraient été tués et un autre fait prisonnier. Quant à l’officier, il se serait évadé au cours de la nuit suivante.

Il paraît peu vraisemblable que les agissements du maquis aient entraîné des représailles à Oradour-sur-Glane, qui est situé à une quinzaine de kilomètres de la localité de Nieul, où ces incidents ont eu lieu.

D’après une autre thèse qui aurait la faveur des autorités d’occupation de Limoges, trois militaires allemands auraient été faits prisonniers dans les environs d’Oradour et deux d’entre eux auraient été fusillés. Parmi eux se serait trouvé un officier subalterne du service de l’Intendance, qui aurait réussi à s’évader au cours de la nuit après avoir été dépouillé de ses vêtements. Il aurait donné l’alerte à Limoges et les représailles auraient été effectuées immédiatement après.

Ces faits n’ont pas pu être démontrés, et ne sont pas parvenus à la connaissance des habitants de cette région.

Enfin, une autre thèse qui est également soutenue par certains est celle qui consiste à dire que les représailles ont été effectuées par les Allemands, parce qu’ils pensaient qu’un dépôt d’armes était dans le bourg. Les personnes qui soutiennent ce point de vue allèguent que les Allemands ont interrogé dès leurs arrivée le maire à ce sujet, et ensuite toutes les personnes réunies sur le champ de foire, et qu’après, ils ont effectué des perquisitions dans toutes les maisons afin de découvrir ces armes.

Il est à noter que le 8 juin dernier, vers 19 heures un soldat allemand fut tué et un autre blessé à Saint-Junien par des maquisards au cours d’un transbordement de voyageurs revenant par train d’Angoulême et se dirigeant vers Limoges. Le lendemain, des Allemands appartenant à la division SS motorisée qui étaient arrivés à Limoges, venant de Toulouse, se rendirent à Saint-Junien. Dès leur arrivée, ils édifièrent des barrages dans les rues et cantonnèrent ensuite dans cette localité jusqu’au lendemain.

Il s’agirait de la 3e compagnie du 1er régiment de SS d’après les inscriptions murales qui ont été relevées sur les lieux du cantonnement.

Le samedi 10 juin, la compagnie se rassembla sur le champ de foire, vers 13h15, et elle partit ensuite en camions ou en autochenilles en prenant la route de Limoges. Les témoins ont vu ensuite sept camions découverts avec bancs transversaux, occupés par des SS munis de mitraillettes, une autochenille et deux ou trois motocyclistes au carrefour des quatre routes, entre la Maloise et la Borre, vers 13h30, venant de Saint-Junien et se dirigeant vers Oradour-sur-Glane.





En conséquence, on peut estimer que c’est cette compagnie
qui a entrepris les représailles d’Oradour-sur-Glane.