«Ordre nouveau & collaboration», Notes Documentaires et Études,
n° 75, ministère de l'Information, directions des Informations,
9 juin 1945, Paris.




e camp de Struthof est situé sur le territoire de la commune de Natzwiller,
à 8 kilomètres du village, et desservi par la gare de Rothau.

Édifié par les Allemands en 1940 sur un plateau, à 800 mètres d’altitude,
il a une capacité de 3000 places.

À la libération de Strasbourg [23 novembre 1944], les autorités allemandes du camp ont été surprises et tous les dossiers sont restés sur place ainsi que certains internés qui ont été libérés.

Il est établi à l’heure actuelle, aussi bien par les témoignages recueillis que par l’examen des dossiers, que des atrocités ont été commises à Struthof.

J’ai signalé par ailleurs que le camp comporte une salle d’autopsie, un four crématoire et une infirmerie très bien organisée. Il possède aussi une chambre
à gaz avec éclairage intérieur et hublots vitrés, une salle de douches et des chambres nues servant pour les exécutions.

D’après le Commandant du service des renseignements, qui, assisté d’un groupe d’officiers, a été chargé d’identifier les internés français ayant séjourné à Struthof, il est établi que:

dans la salle d’autopsie, des opérations de vivisection sur des hommes ont été pratiquées (par le professeur Hirth, chef de l’Institut anatomique de Strasbourg, de 1941 à 1944).

dans la chambre à gaz, il a été fait un essai de gaz vésicant sur dix-neuf femmes juives enfermées ensemble, préalablement déshabillées devant le personnel, et dont l’agonie a duré un quart d’heure sous les yeux des médecins qui suivaient les progrès de l’intoxication (les cris ont été entendus par des voisins du camp);

à l’infirmerie étaient faits des essais de traitements sur les malades, un médicament désigné étant uniformément employé pendant un mois, quelle que soit la maladie. Après cette période, quel que soit l’effet produit, le traitement était arrêté et les malades abandonnés à eux-mêmes. L’effet des médicaments dans chaque cas était séparément observé et noté;

en outre, des maladies ont été volontairement données à des sujets sains pour faire des expériences - greffe de tissus cancéreux notamment - et il a été trouvé un rapport dans lequel le médecin du camp, qui avait demandé l’envoi d’une centaine de nomades pour une expérience, protestait parce que seuls une dizaine d’entre eux étaient susceptibles de la supporter. Une cinquantaine de nomades de plus lui furent d’ailleurs, paraît-il, envoyés;

des opérations de stérilisation volontaire ou forcée étaient pratiquées chaque semaine: les statistiques mensuelles en font foi;

dans les salles spécialement aménagées (sol en ciment incliné, avec, au centre, grille d’écoulement des eaux), des internés étaient exécutés par coups de revolver dans la nuque; le tueur du camp percevait pour chaque exécution deux décilitres d’eau-de-vie, un morceau de saucisse et deux cigarettes. Cet individu devenu fou à sa 360e exécution, a été exécuté à son tour;

les punitions corporelles suivantes étaient appliquées:

a) distribution de coups de nerf de bœuf; l’interné était placé sur un chevalet après avoir été préalablement douché à l’eau chaude pour assouplir sa peau. Il recevait les coups en présence des autres internés nus, devant lui succéder, et obligés de chanter pendant l’opération. Après un certain nombre de coups, le patient évanoui était jeté dans une baignoire d’eau glacée, et, s’il ne revenait pas à lui, était porté à la morgue et au four crématoire;

b) pendaison par les bras liés derrière le dos à des crochets placés dans une chambre étanche, dans laquelle une tuyauterie amenait de l’air chaud; le patient, les épaules désarticulées, résistait rarement à un chauffage un peu prolongé.

Enfin, on fait remarquer que le four crématoire, qui brûlait les corps placés sur un chariot métallique, chauffait, en service, l’appareil à douches utilisé pour la préparation aux bastonnades.

Les cendres des corps n’étaient pas toujours déposées dans des urnes (on brûlait jusqu’à cinq et six corps à la fois): elles ont, à un certain moment, été répandues dans le jardin du camp; des ossements calcinés en ont été retirés. Le Commandant les a fait recueillir et placer dans des urnes funéraires;

enfin, lors des tentatives d’évasion, tout interné abattu par un gardien rapportait à celui-ci une permission exceptionnelle de cinq jours. Il est prouvé que, dans bien des cas, des internés ont été abattus pour avoir, sur ordre du chef de baraque, dépassé de quelques mètres le périmètre de sécurité du camp, ce qui permettait au gardien d’avoir une récompense. Il est aussi établi que, lorsqu’un interné déplaisait au chef de baraque nazi, il était invité, par son chef de chambrée, à se pendre, et de nombreux cas de suicide ont été enregistrés.

Le Commandant précise que le camp a contenu jusqu’à 7000 internés à la fois,
se décomposant en quatre groupes:

les condamnés de droit commun;

les politiques;

les objecteurs de conscience:

les Juifs.

Les Français, qui ont été internés, dans ce camp étaient considérés comme internés politiques. Parmi eux a figuré M. le général Frère, mort au camp,
à 62 ans, à la suite («officiellement») d’une diphtérie, mais qui, d’après le Commandant, paraît avoir succombé au cours d’un essai de médicament.