Nous reproduisons ci-dessous le témoignage porté sur le camp de Struthof
par d’anciens détenus et gardiens. Nous laissons à ce document, communiqué
par le Service des crimes de guerre, la forme simple et sans apprêt
d’un témoignage direct
(1).







e camp de détention, dit de Struthof, a été construit près de Natzwiller
en 1941-1942, sur l’emplacement d’un terrain de ski, au flanc d’une montagne
de 850 mètres.

Le camp est entouré par une double enceinte de fils barbelés et électrifiés,
haute de 4 mètres, contenant un chemin de ronde dominé par les tourelles
du mirador. Dans le chemin de ronde, balayé la nuit par des projecteurs, circulaient des SS accompagnés de chiens.

Nombre de SS: 250 à 400 environ.

À l’intérieur de l’enceinte se trouvait une série de baraques en bois pouvant contenir 160 personnes chacune, une baraque spéciale avec salles de tortures, d’autopsie, four crématoire et une autre baraque contenant une chambre à gaz.

Le nombre des détenus variant sans cesse, allait de 3000 à 6000, tant Russes
que Polonais, Français et même Allemands.




nourriture

La nourriture était peu abondante. L’ancien garde du camp Jean Ehrardt déclare: «On donnait aux détenus, le matin après le réveil (en été 4h30 en hiver 5h30), un peu de café sans sucre ni pain; à 9 heures, environ 100 grammes de pain avec un peu de margarine; à midi, ainsi que le soir, 150 grammes de pain et une soupe qui n’était que de l’eau.» De plus, une partie des aliments réservée aux détenus était souvent détournée de sa destination.

habillement et couchage

Très peu habillés, n’ayant qu’une ou deux couvertures en coton, les détenus couchaient sur des paillasses. «J’ai vu, poursuit Jean Ehrardt, pendant des périodes de surpeuplement du camp, cinq détenus dormir sur deux paillasses.»

régime du travail

Les détenus travaillent dans des carrières de granit et de sable ainsi qu’à la construction de routes. Le travail était très pénible; on exigeait, en effet, des travailleurs un rendement très élevé, et, lorsqu’ils n’atteignaient pas le rendement forcé, ils étaient privés de nourriture pour le lendemain. Le travail était surveillé par un chef nommé «Capo», détenu lui-même, désigné par les surveillants du camp. Ce chef d’équipe était responsable de l’effort des détenus, en ce sens qu’il devait stimuler leur travail en les battant à coups de bâton au besoin, et, lorsque le rendement forcé n’était pas atteint, il recevait lui-même 25 coups de bâton, à moins qu’il ne prouve qu’il avait, pendant le travail, battu les détenus, en montrant les traces des coups sur le corps des détenus. Les «Capo», recrutés parmi les criminels de droit commun, avaient sur les autres détenus un droit de vie et de mort.

Sur les lieux de travail, les détenus étaient entourés d’un cordon de SS. Tous les détenus qui essayaient de traverser ou qui par malheur étaient à hauteur du cordon étaient abattus à la mitraillette.

Un des geôliers SS Fuchs, de souche alsacienne de Mulhouse, était particulièrement connu pour sa cruauté. Lorsqu’il arrivait un nouveau convoi de «bleus» et que ces derniers parvenaient sur les lieux de travail, Fuchs prenait la casquette de l’un des détenus et la jetait à l’extérieur du cordon de surveillance en disant: «Si ce soir tu n’as pas ta casquette à l’appel, tu sais ce qui t’attend.» Le bleu essayait de chercher son couvre-chef et c’est alors que Fuchs le descendait à la mitraillette. Motif: «A essayé de s’évader.»

Tous les soirs, il y avait appel. Il arrivait souvent que le chef du camp s’exprimait en ces termes «Ce soir vous êtes 465; demain matin, je ne veux en voir que 460.» Il fallait que ce désir soit accompli et alors, la nuit, un bourreau passait dans les baraques et, au hasard, pendait ou étranglait cinq de ces malheureux. Le lendemain, à l’appel, on ne comptait que 460 détenus.

discipline

Le régime disciplinaire était rigoureux. Les gardiens avaient le droit de frapper les détenus et lâchaient leurs chiens sur eux. Les «Capo» eux-mêmes avaient droit de vie et de mort sur leurs camarades.

Le nommé Schanger, chauffeur du camp de Natzwiller, déclare que,
sur 50 Français qui arrivèrent au camp au cours de l’été 1943, il y eut 8 morts parmi eux à la suite de morsures de chiens. Les SS leur faisaient en effet porter de grosses pierres et excitaient sur eux 2 chiens policiers; ceux qui tombaient étaient frappés et mordus par les chiens jusqu’à ce qu’ils se relevassent. Ce même témoin raconte qu’il vit des officiers français qui se tenaient debout avec peine, car leurs mollets avaient été déchirés par les chiens et les chairs pendaient en lambeaux, personne n’ayant le droit de panser leurs plaies; les blessés incapables de travailler étaient privés de nourriture au repas de midi. Le témoin poursuit: «J’ai vu un Français étendu à terre les pieds déchirés, les os des talons à nu, sans aucun pansement.
Un SS de garde m’a dit: "Voilà un Juif qui va mourir; il était commandant d’armes à Saverne."»

Environ 15 jours ou 3 semaines après l’arrivée de ces 50 Français, raconte Schanger, j’ai pu entrer en conversation avec l’un d’eux qui m’a dit que des
50 arrivés ils n’étaient plus que 4 et que tous les autres étaient morts de leurs blessures faites par les morsures de chiens et aussi de faiblesse car on les laissait sans nourriture.

Les gardiens, ayant droit à une prime lorsqu’ils ramenaient mort ou vif un détenu qui s’était évadé, tuaient parfois un détenu, qui n’avait nullement cherché à s’évader, pour toucher la prime, prétextant ensuite qu’il y avait eu tentative d’évasion.

Un ex-détenu du camp de Struthof, évadé en août 1942, Martin Winterberger, natif de Greswiller, rapporte les faits suivants:

Le 12 décembre 1941, le matin à 9 heures, les détenus sont rassemblés. On porte à leur connaissance qu’un paquet de tabac a été volé à l’un des gardiens et que le délinquant devra le rendre sur le champ; tous les détenus déclarent ne pas être en possession de tabac, et c’est alors que les brutes SS commencent leur jeu macabre. Ordre est donné à tous de se déshabiller; il faut une température de
8° sous zéro; personne ne fait d’objection, sachant que ce serait un suicide
et c’est alors que l’on put voir près de 500 êtres humains tout nus, attendre la suite des événements. À midi, les premiers tombaient, les uns morts de congestion, les autres perdant connaissance; ces derniers étaient ranimés à coups de cravache, mais aucun de ceux-là ne se relevaient et ils mouraient tous, les reins brisés. Le soir, à 18 heures, on compta 27 morts, ceux-ci étaient délivrés; mais il restait tant d’autres hommes pour lesquels les souffrances n’étaient pas à leur fin! En effet, beaucoup d’autres détenus furent atteints de congestion pulmonaire et eurent de fortes fièvres. Lorsque les brutes raffinées s’en aperçurent, ils dirent «Ah ! vous avez des chaleurs, eh bien on va vous rafraîchir.» Et c’est ainsi qu’ils furent jetés dans des baignoires d’eau glacée, et quand ils avaient perdu connaissance, ils se noyaient ou étaient jetés à temps hors de la baignoire dans une salle cimentée où ces loques humaines se tramaient à terre, cherchaient un peu de chaleur sur le corps d’un camarade qui allait expirer dans quelques instants. W... décrit cette scène de la façon suivante: il compare ces loques nues à des «asticots» dans une boîte. Il a vu un de ces malheureux chauffer ses doigts dans le nez d’un de ses camarades. C’est une des scènes les plus horribles qu’il a vues à Struthof.
Dans cette même nuit, il y eut 32 morts. W... affirme avoir vu dans cette salle cimentée les geôliers prendre les mesures d’êtres vivants pour leur cercueil et leur apposer le cachet sur la cuisse confirmant qu’ils étaient morts numéro tant et tant.

Pour une bagatelle, les détenus étaient frappés à coups de bâton ou de cravache, le nombre de coups variant suivant la gravité de la faute commise (25, 50, 75, 100). Une autre torture consistait à pendre les détenus par les mains pour leur faire avouer quelque chose.

W... a été pendu pendant 3 heures et il en résulta des souffrances inimaginables; ce qui ne l’empêcha pas de garder le silence le plus complet, ce qui exaspérait les geôliers.

soins

Absence complète de soins. Ainsi les détenus frappés par leurs gardiens
ou mordus par les chiens ne devaient recevoir aucun pansement, ni soin d’aucune espèce.

mise à mort

Celle-ci avait lieu pour la moindre vétille et s’exécutait par pendaison ou fusillade, sans oublier l’asphyxie par passage dans la chambre à gaz ou la mort des suites d’expériences médicales.

Le commandant du camp dressait toutes les semaines un état numérique des morts qu’il envoyait à ses supérieurs. Nous possédons le modèle de cet état où on relève 5 catégories de morts: morts par maladies, fusillés, pendus par exécution, pendus par suicide (individus se pendant eux-mêmes après en avoir reçu l’ordre); suicidés.

Les morts étaient incinérés dans le four crématoire et leurs cendres servaient d’engrais au potager du camp; seules les cendres des victimes allemandes (car ils exécutaient des détenus allemands) étaient recueillies dans les urnes, vendues
de 75 à 100 RM à leurs familles.

expériences médicales

Les prisonniers servaient de cobayes à des médecins de Strasbourg, en particulier aux docteurs Hirth, Wimmser et von Haagen.

Les médecins susnommés pratiquaient, avec la complicité des SS, des injections de lèpre, de peste et d’autres maladies sur les détenus de manière à observer les effets de ces contaminations; plusieurs traitements étaient essayés pour une même maladie. L’expérience terminée, si les sujets n’étaient pas morts, ils étaient exterminés et incinérés. Ainsi, en 1944, 200 personnes sont mises à la disposition du docteur von Haagen et 150 sont alors immunisées contre le typhus exanthématique, 50 étant réservées comme témoins. À l’ensemble des 200, il est alors inoculé du virus typhique (déposition de Melle Schmidt, assistante du professeur von Haagen).

De même, ces médecins faisaient des expériences avec des gaz sur ces malheureux dans une chambre à gaz située hors du camp. En une seule journée, le 10 août 1943, 86 femmes furent asphyxiées et leurs corps incinérés immédiatement après.

Il est de même établi que:

- le 11 août 1943, 15 femmes furent gazées;

- le 13 août 1943, 14 femmes furent gazées;

- le 17 août 1943, 30 hommes furent gazés;

- le 19 août 1943, 20 hommes furent gazés;

nombre total des victimes au camp

1668 femmes environ et plus de 10000 hommes, sur un total de 45000 détenus passés dans ce camp.

Parmi les exécutions en masse il faut citer:
l’exécution de 392 Français (92 femmes et 300 hommes dans la nuit du 1er au
2 septembre 1944).

(...) [L’étude se termine par un compte rendu d’enquête du «Service de recherche des crimes de guerre» sur l’activité criminelle du professeur Hirth directeur de l’Institut d’anatomie de Strasbourg pendant l’occupation]






(1) Les documents utilisés pour établir ces témoignages sont les suivants:

1. Schaef: dossier transmis le 12 janvier 1945 par le Major G. Shapp; dossier transmis le 2 mars 1945 par le Major G. Shapp.
2. Rapport du Chef d’escadron Pavart, en date du 1er février 1945.
3. Rapport d’un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, en date du 31 janvier 1945.
4. Rapport du docteur Rislter, en date du 15 mars 1945.
5. Rapport du secrétaire général de la Police pour le Bas-Rhin et le Haut-Rhin,
en date du 26 février 1945.
6. Déclaration signée de M. Sylvain Zanetti, en date du 20 décembre 1944,
qui reçu les confidences d’un SS du camp de Struthof durant l’occupation.
7. Déclaration signée de Léopold Steiner, voiturier du camp de Struthof durant l’occupation.
8. Déclaration signée de Ernest Idouz, fermier à Struthof.
9. Déclaration d’Herbelin Louis, domicilié au Havre, évadé d’Allemagne,
qui travailla comme prisonnier au camp de Struthof.
10. Déclaration reçue le 21 janvier, à 14 heures, par le lieutenant Day,
au 5e bureau de l’état-major de la 1re Division française libre.
11. Déclaration signée de Schanger Albert, chauffeur au camp de Struthof, demeurant à Natzwiller, datée du 22 janvier 1945.
12. Déposition en date du 22 janvier 1945, de Jean Ehrardt, ancien gardien
au camp de Struthof.
13. Rapport en date du 24 mars, du chef du SR du FN (région d’Alsace) Robert Baillard, relatant l’audition du témoin Martin Winterberger, ancien détenu
de Struthof, évadé en août 1942, actuellement à la 1re DFL.
14. Déclaration de Melle Edith Schmidt, assistante du docteur von Haagen,
signée du 9 janvier 1945. [
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